De l’Ingera pour dîner?
Lorsque j’ai lu l’Abyssin, roman
historique de Ruffin, j’ignorais qu’une graine
avait été semée dans le jardin de mes
projets. Subrepticement, elle a germée. La promesse
de la découverte des « mystères de l’Abyssinie
»,
a tout de suite suscité mon intérêt. La
rencontre-diapositives a fourni l’élément
déclencheur de la décision « j’y
vais ». Pascal, le guide, la tête encore remplie
des images de son repérage et débordant d’anecdotes
historiques, m’a convaincu. J’ai voulu entendre
moi-même gronder les chutes du Nil bleu, voir le vol
des oiseaux habitant le petit matin du lac Tana, marcher la
cour des châteaux de Gondar, cheminer sur l’escarpement
kilométrique du Simien, goûter l’ingera,
sentir les grains qu’on torréfie lors de la cérémonie
du café.
Qualifier d’extraordinaire la région du parc
national du Simien n’est pas exagéré.
Seulement pour cette partie du voyage, j’ai accumulé
chaque jour des giga-octets de souvenirs! Là bas, sur
la frange dentelée du haut plateau, on observe un paysage
géant que l’érosion a griffé sauvagement.
On ne peut imaginer les forces et le temps nécessaire
à le façonner. On se prend à rêver
de préhistoire devant le spectacle de la rivière
Jinbar se jetant dans l’abysse de Geech. A l’horizon,
vers les basses terres, la nature, telle un peintre dément,
a mélangée ses couleurs. Le miel des jaunes,
les ocres, les verts subtils des graminées se mélangent
dans une orgie chromatique sous le bleu embrumé du
ciel. Les premières images des hampes florales des
lobélies géantes, sentinelles rigides parsemées
au hasard du terrain pentu, restent gravées dans la
mémoire.
La nature généreuse du nord éthiopien
n’est pas la seule source d’émerveillement.
La ferveur religieuse des habitants a parsemé cette
région d’églises hors du commun. Creusées
dans le roc rouge des collines de Lalibela ou construites
dans les grottes qu’on trouve dans les montagnes de
la province du Tigray, certaines entendent les prières
des fidèles depuis près de 1500 ans…S’y
rendre, pour certaines, exige plusieurs heures d’un
effort soutenu. Elles m’ont empli les yeux de leurs
murales magnifiques. J’entends encore résonner
les chants orthodoxes de la messe du matin. Il faudrait dix
fois le temps pour examiner toute la richesse des détails
sculptés dans la pierre des colonnes et des plafonds.
Partout, des enfants curieux nous ont accueillis avec des
rires et des sourires éclatants. Presque toujours,
on sent le plaisir des gens à nous retourner le «
salam » qu’on a osé leur adresser. Seul
élément désolant, la très grande
pauvreté des habitants des campagnes. Force est de
constater la quasi-absence de services sanitaires et comment
nous sommes choyés ici. Ample sujet de méditation
au retour.
Ce premier contact avec le cœur de l’Afrique m’a
donné le goût d’en voir plus. Je n’ai
qu ‘une suggestion à faire. Allez y. Quant à
l’ingera…et bien, la prochaine fois, je passe
mon tour!
Guy Nadeau, voyageur
1 Ingera : mets éthiopien qui se présente comme
une grande crêpe mine de couleur grisâtre et d’un
goût légèrement amer, faite d’une
céréale qui ne pousse qu’en altitude,
le tef.