L’histoire
du Laos est avant tout celle d’un fleuve. Sans
lui, sans ses méandres magnifiques, comment
imaginer l’existence d’un pays sans accès à l’océan
et autrefois sans route sinon celle de l’eau?
Il n’y a qu’au Laos d’ailleurs
que le Mékong s’offre un âge adulte,
tout en fugue et en courbe, tout en rapides larges,
sans l’oppressante torpeur qu’il aura
au Vietnam ou la minceur fébrile qu’il
avait en Chine.
A l’époque coloniale, les français
avaient cru que le grand fleuve pouvait être
une route. Qu’il se remontait comme une rivière
sage et menait au Yunnan. Et bien non. Ce que Garnier
et les autres découvrirent à partir
de 1866 était d’une autre essence. Au
lieu du commerce fluvial envisagé, ils trouvèrent
un pays joliment calme, quelques villes comme des
songes, des minorités ethniques délirantes
et un fleuve sublime mais capricieux. Si l’acharnement
de la France permit sans doute au Laos d’exister
aujourd’hui (sans être une province de
Thaïlande), il resta un peu à l’écart
des autres, trop lointain pour être productif,
trop sage, trop vert, trop joli peut-être.
Et d’une certaine façon, c’est
encore lui qu’on néglige dans l’Asie
du sud-est actuelle. Quelle erreur! Et quelle chance!
Le chemin de Garnier, nous le ferons à contre-sens.
Comme lui pourtant, nous serons à Luang Prabang,
forcément amoureux des rues calmes et de l’ombrelle
des moines. Nous irons vers les montagnes et les
jungles, non plus pour obtenir l’hypothétique
accord des tribus Shan, mais pour découvrir
un peu cette richesse humaine des Akhas, des Lanten
ou des Khmu. Et comme lui enfin, le voyage aura son
aboutissement dans les îles du sud, à la
frontière cambodgienne. Pour Garnier, les
chutes de Khone furent sans doute la chute d’espérances
trop vives. Avec elles, le Mékong ne pouvait
plus être navigable. Mais pour nous, après
la longue dérive sur ce pays serein, si opposé aussi
aux voisins trop peuplés, modernes et visités,
la chose est claire. C’est justement ces chutes
et ce Mékong royal qui permirent au Laos de
cultiver ses différences. Tant pis pour Garnier.
Et tant mieux pour les autres!
|