Il y a quelques années, notre circuit vers l’Everest remontait la vallée de Gokyo avant de traverser le col de Cho la vers Lobuche et le camp de base. À l’époque, il nous semblait qu’il n’y avait pas de meilleure façon d’aborder le plus haut sommet du monde. Il y avait bien cette vallée de Thame, plus à l’ouest, fascinante par ailleurs parce qu’elle représentait aussi la voie classique des caravanes anciennes entre Namche et le Tibet, mais celle-ci restait fermée à cause de sa proximité avec la Chine. Mais voilà, ce n’est plus vrai aujourd’hui ! Il nous a toujours paru primordial d’être à l’affût de ce genre de chose. N’est-ce pas un peu notre travail que de vérifier justement tous ces petits plaisirs en attente et que des frontières, des politiques ou même parfois des conflits n’ont pas permis de faire connaître plus tôt ? Et voilà que la plus historique des 4 vallées autour de l’Everest s’ouvre enfin. Il aurait été dramatique de ne pas sauter sur l’occasion.

Avec cette nouvelle vallée s’ouvrent aussi trois magnifiques possibilités :

1) Refaire un peu du chemin des caravaniers d’autrefois en quittant Namche par le nord et voir enfin une partie de ce grand glacier qui mène doucement vers le col important de Nangpa (malheureusement toujours fermé).

2) Séjourner prêt due joli village de Thame, ce qui permet de visiter « l’autre » grand monastère du Khumbu (après Tengboche) mais aussi de commencer l’aventure de l’Everest à l’endroit exact où a grandi Tenzing Norgay

3) Rejoindre la vallée de Gokyo par le col spectaculaire de Renjo (5340 mètres).

Comment commencer par autre chose ? Everest ! 8848 mètres ! Sur cette terre toute relative, où la beauté des choses est toujours celle qu’on a au fond des yeux, il est très rare de contempler l’absolu. L’Everest permet de le faire. Car voilà, au moment de regarder la longue pyramide sombre, on sait que l’œil ne se portera jamais plus haut. On va toujours vers Chomolungma (son nom tibétain) avec simplicité. On se dit qu’on va somme toute vers une montagne, plus haute certes, plus massive aussi, mais montagne tout de même. Qu’elle soit très belle ne fait pas de doute. On pense s’y promener d’abord comme dans des Rocheuses asiatiques. On se trompe. D’abord, il n’y a pas autour de la montagne ce vide des parcs nationaux, cette absence d’homme et de culture. Au contraire. S’il est possible de passer sur des chemins vers l’Everest, c’est que des hommes l’ont fait avant nous, des siècles durant : les Sherpas. C’est déjà vers eux qu’il faut se tourner pour espérer rejoindre l’Everest. Ce peuple qui s’est établi sous les plus hauts glaciers du monde a pris quelque chose de la montagne, une certaine liberté peut-être, un certain calme. Mais il lui a redonné aussi. Il a fait de Sagarmatha (son nom népalais) un sommet sacré. Lorsque les voyageurs s’arrêtent en passant dans les monastères de la région (Thame, mais surtout Tengboche), savent-ils bien que c’est beaucoup pour la montagne qu’ils ont été construits ? C’est que l’Everest est une déesse étrange. Elle s’appelle Miyolangsangma. Elle regarde les hommes autour d’elle. Les Sherpas bien sûr, mais aussi tous ceux qui y passent. Et lorsqu’un grimpeur tombe sur ses flancs, c’est qu’il n’a pas demandé son aide et son soutien avec assez de foi. Qu’on ne s’y trompe pas. L’Asie n’a pas de ces montagnes qui ne sont que des cailloux. Et sans même avoir la certitude des Sherpas, on s’étonne lorsqu’on la découvre une première fois de ne pas la regarder comme une montagne ordinaire, déjà parce qu’elle est haute, ensuite parce qu’elle est trop haute !

Donc Everest, le toit du monde (le soutien plutôt). On pourrait ne se satisfaire que de cela, la voir et repartir. Et d’ailleurs on vient toujours d’abord pour elle. C’est normal. C’est pourtant oublier que le plus grand sommet du monde n’a pu se hisser si haut qu’en étant aussi au centre de la plus démesurée des chaînes de montagnes, c’est-à-dire l’Himalaya. De loin, on ne se rend pas bien compte de ce que cela veut dire. Les montagnes sont partout et chacune, s’il n’y avait pas l’Everest pour lui porter ombrage, aurait été ailleurs un nom sur toutes les lèvres. Pensez un peu : Lhotse, 4e sommet du monde, Makalu, 5e, Cho Oyu, 6e. Et que dire de l’Ama Dablam dont le pic élancé est le témoin de tout notre trek ? Ou de Nuptse, de Pumori, de Tamserku ? Certains voyageurs, rougissant aussitôt de cette aberration, se permettent même d’oublier l’Everest tellement l’Himalaya est vaste !

Et puis enfin, il y a le reste. On dit avec raison, de ce pays du Khumbu, qu’on y vient d’abord pour les montagnes mais qu’on y revient ensuite pour les gens. Le mot est galvaudé mais le mot est vrai : les Sherpas sont certainement le plus chaleureux peuple du monde. Qu’ils aient su vivre entre des géants, qu’ils puissent porter des charges immenses et sourire malgré tout, qu’ils aient cette douceur des gestes et des mots qui ne ressemble à aucune autre, qu’ils aient pour les montagnes un respect des choses qu’on a perdu, tout cela ressemble certainement plus à une réelle leçon de vie qu’à un quelconque exotisme surfait. On apprend bien sûr de l’Everest. Mais il y a plus. On retient surtout ce qu’on voit des Sherpas.

 
 
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