K2 et Karakoram ! Il y a déjà dans la résonance étrange des « K » quelque chose de dur qui ressemble bien à ce chaos gigantesque de pics et de glace. Imaginez un peu. Ce second sommet du monde s’est si longtemps dissimulé du regard des hommes qu’il n’a pas même paru important de l’affubler d’un nom. Ailleurs, on parle d’Everest ou de Kilimandjaro. De tous ces noms étranges pris à un dialecte local ou à un obscur lord anglais. Mais pas ici. Car le K2 est plus étrange encore. Ces montagnes des Karakoram étaient comme un mur infranchissable. Elles n’avaient aucun nom. Si bien que Montgomery, au moment de les nommer une première fois, n’avait pas d’autre mot que cette série toute simple de « K » (pour Karakoram). Donc ce premier sommet blanc sera le K1. Cet autre comme une pyramide sera le K2. Et puis K3, K10, K20, comme on compterait les moutons. Depuis, certains ont pris un nom : Gasherbrum, Broad peak, Muztagh, Chogolisa. Et ce K2 d’abord anonyme et devenu… le K2 ! Parce qu’il arrive que quelque chose soit si simplement immense que les noms n’importent plus.

Car il faut bien se rendre compte que rien ne se compare aux Karakoram. On se demande même s’il faut encore parler de montagnes tellement cette série aberrante de pics et de glace a quelque chose de contre-nature. On regarde des 7000 mètres comme on regarderait ailleurs les contreforts des montagnes. On s’aventure ici dans un monde qui n’est peut-être pas autre chose qu’une Terre encore en développement, où tout se tord, se hisse, se craque et où les hommes passent sans presque y avoir le droit. Ce qu’il faudrait faire, c’est n’avoir aucune honte à placer ensemble les superlatifs les plus exaltés. Parce que pour une fois, c’est tout à fait vrai. Parce qu’ici, se dire qu’on exagère est encore en deçà de la vérité.

Nous voulions donc nous avancer aussi vers ce plus fou des classiques : vers la montagne sans nom ! Et tant qu’à faire, nous voulions éviter de prendre le chemin des glaciers, de voir K2 et puis revenir. Les Karakoram méritaient mieux. Pourquoi ne pas se détourner d’abord du grand sommet et pousser vers le nord jusqu’à ces tours de Trango qui sont autant une merveille et autant inaccessibles ? Et surtout, pourquoi ne pas s’offrir la possibilité d’une boucle et donc quitter les grands glaciers de Baltoro et de Concordia par la plus haute des fuites ? Donc par un col. Celui-là est une merveille. Gondogoro la culmine à 5600 mètres. On s’assoit dessus comme devant un théâtre pour regarder le plus délirant paysage au monde : Quatre 8000 mètres et tellement de 7000 qu’on ne les compte plus ! Disons seulement que ce col se mérite quand même un peu puisqu’il exige pour qu’on s’attache à lui avec une corde fixe, des crampons et un piolet. Après tout, il ne fallait pas s’attendre à moins des folles Karakoram.

Trango et Gondogoro, ce n’est pas classique ! Et c’est très bien. Mais le K2, Baltoro et Concordia, ça l’est déjà plus. Et cette fois c’est tant mieux !

 
 
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