Shishapangma 2004
« Clairement, nous visions le sommet » et comme beaucoup d’expéditions qui n’atteignent pas leur but ultime, la nôtre sera donc passée totalement inaperçue. Ce qui n’a d’ailleurs que peu d’importance.
Il y a quand même quelques aspects de cette « discrétion » qui ont fini par suffisamment m’irriter pour que, pour mes copains d’aventure, pour les guides Jean-Nicolas et Martin et pour les Sherpas je me décide à écrire ces quelques lignes.
En octobre 2003, nous étions un groupe de cinq « clients » (il faut bien que quelques-uns payent les factures) qui avions confié une partie de nos économies à une compagnie de Montréal (un peu des amis d’ailleurs) qui organisait une expédition dans l’Himalaya tibétain; l’assaut du Mont Shishapangma (8012 m) sans oxygène . Rien de plus, rien de moins. Projet ambitieux mais réaliste pour cinq gars en pleine forme et passionnés de montagne. Nous nous étions donné un an pour parfaire nos conditions physiques et nos compétences techniques et le 5 septembre 2004 c’était le départ.
Très tôt, nous perdons deux compagnons pour des raisons qui leur sont bien personnelles.
La logistique d’une telle expédition est impressionnante; accompagnés de nos deux guides Jean-Nicolas et Martin, de nos trois Sherpas, Tendi, Passang et Lakpa et de notre cuisinier nous quittions Kathmandou vers le Tibet en minibus, précédés par un camion chargé de 2500 kg de vivres et matériel. La durée totale du périple est planifiée pour 6 semaines et tous les aspects d’une grande expédition himalayenne sont au rendez-vous, passage de frontière complexe, officier de liaison chinois, transport par yaks, communication par satellite etc…
Les paysages du Tibet sont sublimes, les nomades tibétains adorables d’hospitalité et de douceur. Une fois installés au Camp de base avancé (très haut à 5600 m) , nous avons tous travaillé très fort pour nous donner le plus de chances de réussite. En trois semaines, nous monterons trois fois au dessus du camp 1 à plus de 6300 m. La météo nous jouera quelques tours, le mal des montagnes aura raison d’un autre d’entre nous, le moral subira des fluctuations parfois inquiétantes. Sur une grosse montagne, même les hommes forts peuvent pleurer à bien chaudes larmes, découragés, isolés, affaiblis, malades, dé-crissés par moment , tout simplement dé-crissés !
Il fait souvent trop chaud, trop froid, trop sec, trop humide. Le cœur et les poumons fonctionnent au max, on gère nos symptômes et nos émotions, nos appétits diminués, la promiscuité etc… La montagne envoie des signes, elle s’ouvre, se referme, joue avec nos nerfs et notre énergie. Le temps passe. La fatigue s’accumule.
Quoiqu’il en soit, le 7 octobre 2004, à 05:30 hres du matin (heure du Tibet), quelques québécois (Jean-Nicolas, Pierre et moi-même) aidés par trois sherpas népalais dévoués faisaient demi-tour à quelques 200 mètres du sommet du Mont Shishapangama (8012 m). Perchés à une altitude estimée entre 7700 et 7800 m sur l’arête sommitale qu’ils venaient de passer la nuit entière à gravir pas à pas dans pas mal de neige et sans bouteille d’oxygène, ils prenaient la décision de ne pas aller plus haut. Martin, après avoir tout fait pour tenter d’assurer notre succès avait dû arrêter un peu plus bas, les poumons en feu. Si près du but, après des semaines d’acclimatation et d’efforts sur la montagne, il n’y aura pas de seconde chance, le sommet nous aura bel et bien échappé dans la nuit froide et si noire. Chacun par la suite rationalisera cette décision à sa propre façon, la sécurité, la météo, le froid, l’épuisement, la stratégie etc…etc… etc….
Pour ma part, bien assis dans l’avion, sur le vol de retour entre Paris et Montréal j’écrivais cette réflexion :
« 19 Octobre 2004 – Au-dessus de l’Atlantique nord, dans l’avion vers Montréal
Retour du Shishapangma. Pendant toutes ces semaines, l’équipe a affronté, travaillé et lutté avec courage et détermination . Toujours à très haute altitude, dans l’isolement total, les décisions tactiques ont été difficiles et parfois déchirantes. Chaque jour aura été intense en efforts, émotions et imprévus.
À 5 :30 hres du matin dans la nuit froide du 7 octobre, à quelques 200 mètres du sommet, ralentis par la neige et après plus de 8 heures d’ascension au dessus de 7000 m, sur l’arête sommitale, j’avais tout donné ce que j’avais de cœur et d’énergie à donner à cette montagne.
« Maybe we should turn back » nous a alors dit Tendi Sherpa .And we turned back !
Pour ma part, la descente a été longue, violente, éprouvante, perturbée et en rétrospective très « choquante ». Je m’étais préparé à être solide physiquement et moralement. À plusieurs reprises cette montagne a eu raison de moi – Physiquement et moralement.
Il faudra décanter tout cela ! »
Les gens de montagne sont des gens souvent modestes et discrets. La montagne enseigne l’humilité à
celui qui la
défie !
Et pourtant à peine remis de nos émotions, on planifie déjà la prochaine expédition. Diables d’hommes !
Alors tout simplement merci aux guides, merci aux sherpas, merci à mes compagnons, merci à nos familles, merci la vie et à la prochaine….
Hervé Bertho ,
alpiniste