Rencontre avec Simon Nadeau, le guide qui apprend à voir autrement

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« J’aime retourner aux mêmes endroits […] Pour moi, c’est une histoire qui se construit au fur et à mesure que j’y retourne. Ça m’apaise. À chaque fois que j’y vais, je trouve le paysage encore plus beau parce que je le connais encore mieux. Plus tu connais quelque chose, plus tu tombes en amour avec. Donc, plus je connais une destination, plus je m’y sens chez moi. »

Simon est une figure bien connue de Karavaniers. Il a guidé plus de 40 fois notre voyage en Crète, donc autant dire qu’il y est presque un gars de la place. Il est aussi un fin connaisseur du Groenland, une destination qui lui est particulièrement chère, notamment car il peut y faire du kayak de mer. Au fil des années, il a également guidé sur le Kilimandjaro et au Monténégro.

Ancien cuisinier de métier, il met un point d’honneur à apporter une petite touche gourmande à chacun de ses voyages. Instructeur en premiers soins en milieu isolé, Simon est à la fois drôle, cartésien, rigoureux et toujours prêt à rire. Dans cet entretien, il partage sa façon de voir le terrain, où la curiosité, l’humain et l’attention portée aux détails donnent une tout autre profondeur au voyage.

Quand tu arrives dans un nouvel endroit, quels détails attirent ton attention avant même que le groupe ne les remarque ?

Définitivement, l’ambiance des locaux et le regard qu’ils portent sur nous.

Par exemple, quand j’étais en Irlande récemment, on est allés dans un petit pub qui servait aussi de restaurant de poisson. Il n’y avait pas de réservation possible et nous étions un groupe de sept. Un groupe de sept personnes, ça prend de la place. Tout de suite, je me suis demandé où on pouvait s’installer pour ne pas déranger, pour ne pas prendre toute la place que les locaux occupaient déjà et pour ne pas tasser les gens. C’est un petit détail, mais en même temps, ça peut nous permettre d’interagir avec les gens sur place. Il faut comprendre qu’on est des touristes. Oui, on occupe un certain espace, mais comment peut-on être doux envers les locaux et se mêler à eux ? C’est la première chose à laquelle je pense. Ensuite, je réfléchis à l’attitude que moi, je vais adopter pour que le groupe la reproduise naturellement. Qu’ils se disent : « Simon agit comme ça, donc nous aussi, on peut être comme ça, c’est correct. »

Avec les années, je me suis rendu compte qu’on est tous humains et qu’on partage les mêmes émotions. À partir de là, je me demande toujours : si je voyais arriver un groupe de touristes dans le petit pub où j’ai l’habitude d’aller prendre une bière tranquille, comment aimerais-je qu’ils se comportent ? C’est à travers les émotions que j’ai compris comment approcher les gens et prendre la place qu’on devrait prendre.

Randonneurs sur un sentier côtier escarpé
Alexandre Choquette

Comment ton regard a-t-il évolué au fil des années ? Est-ce qu’il évolue en revenant aux mêmes endroits ?

Ça fait 18 ans que je suis guide, donc je reviens forcément aux mêmes endroits. Pourtant, je le ressens tout autant que la première fois.

Moi, j’aime retourner aux mêmes endroits parce qu’au début, tu vois le paysage et tu te dis : « Oh wow, c’est donc ben beau. » Puis, à un moment donné, tu commences à remarquer une plante. Tu te dis : « Cette plante-là, je ne l’avais pas vue comme ça. » Entre-temps, j’ai eu le temps de faire des recherches sur elle, donc elle m’intéresse encore plus. C’est la même chose avec un insecte qui me fascine, l’histoire derrière une ruine ou même une personne. Mettons qu’à la troisième fois que je vais à un endroit, j’ai finalement eu l’occasion de parler avec une personne qui habite dans telle ou telle maison. Maintenant, quand je passe devant cette maison, je vois toute l’histoire qu’il y a derrière. J’ai un lien avec cet endroit-là.

Pour moi, c’est une histoire qui se construit au fur et à mesure que j’y retourne. Ça m’apaise. À chaque fois que j’y vais, je trouve le paysage encore plus beau parce que je le connais encore mieux. Plus tu connais quelque chose, plus tu tombes en amour avec. Donc, plus je connais une destination, plus je m’y sens chez moi.

Kayakistes pagayant devant des montagnes rocheuses au Groenland.
Colette Gaulin

Le terrain t'a-t-il déjà obligé à revoir complètement tes plans ? Qu'est-ce que ces moments t'apprennent comme guide ?

C’est certain qu’on apprend dans tout ce qu’on fait. Il y a des moments où on apprend davantage que d’autres.

Oui, il y a des situations où je dois revoir complètement l’itinéraire d’une journée. Par exemple, si un hébergement est finalement complet et qu’on a oublié de nous prévenir (ça ne m’est jamais arrivé, je touche du bois) il faut changer les plans. Et des fois, on découvre une perle. Tu te dis : « J’aimais aller là, mais finalement, sais-tu quoi ? J’aime encore mieux l’autre endroit. » Tu te retrouves dans une vallée différente parce que c’est le seul endroit où il reste de la place pour dormir, puis tu découvres une vallée que tu n’aurais jamais imaginé aussi belle.

En Crète, par exemple, quand il pleut, on ne randonne pas dans les gorges. Ça m’a forcé à découvrir de nouveaux sentiers et c’est comme ça que je suis tombé sur un four à chaux. Qui a déjà vu un four à chaux ? Qui sait comment on fabriquait la chaux ? Moi, je l’ai découvert simplement parce qu’il pleuvait. Avant, je ne m’arrêtais jamais là. Je ne savais même pas que ce four existait, il était perdu dans la brousse. Maintenant, j’y vais chaque fois que je passe dans le secteur. Je le montre au groupe et je raconte l’histoire de ce four, des hommes qui l’ont construit et de la façon dont on y fabriquait la chaux.

Maisons colorées au bord d’un fjord au Groenland, avec montagnes enneigées en arrière-plan.
François-Xavier Bleau

Est-ce que le fait que tu t'informes beaucoup sur les choses que tu vois et qui t'entourent en trek, c'est ta façon de rendre ça mémorable pour le groupe ?

Oui, sinon, ça reste simplement un paysage, sans profondeur.

Je pense que c’est aussi une des raisons pour lesquelles j’aime retourner souvent à une destination. Plus je connais ce que je vois, plus je peux lui donner de la profondeur. J’ai d’ailleurs un dicton : je veux que les gens ne soient plus capables de ne pas voir. Par exemple avec le calcaire, quand quelqu’un voit une roche calcaire, je veux qu’il sache qu’elle peut devenir du marbre. Qu’au fil du temps, à force de la toucher et de la polir, elle se transforme. Quand une personne pose la main sur une pierre polie, je ne veux pas qu’elle voie seulement une pierre. Je veux qu’elle imagine toutes les mains qui se sont posées dessus avant la sienne. Toutes les histoires qui y sont passées. Je veux que les gens puissent se construire leur propre histoire, leur propre film dans leur tête pendant qu’ils marchent.

Moi, j’ai constamment le cerveau rempli d’images et de scénarios. Ça transforme un paysage qui n’avait que deux dimensions en quelque chose qui en a trois ou quatre. Ça ajoute une autre dimension à ce qu’on voit, mais aussi à ce qu’on vit.

Groupe de randonneurs longeant un sentier côtier rocailleux avec vue panoramique sur la mer Égée en contrebas
Alexandre Choquette

À quel moment sens-tu qu'un groupe cesse d'être un groupe d'inconnus pour devenir une équipe ?

Je pense que ça arrive après des difficultés, des efforts ou des obstacles.

Quand une journée a été particulièrement difficile, mais que tout le monde a réussi, ça crée quelque chose. Quand on vit une réussite ensemble, je pense que ça soude les gens. Les conditions plus difficiles sont souvent des moments clés. C’est là que les gens sentent qu’ils font partie d’un tout, d’un collectif. Ou encore lorsqu’ils doivent travailler ensemble pour atteindre un objectif. Ce sont des moments qui créent un groupe, qui créent une équipe.

À ce moment-là, on n’est plus seulement des individus qui avancent chacun de leur côté. On devient une gang qui part à l’aventure ensemble.

Deux randonneurs profitent de voyages en liberté en marchant sur un sentier rocailleux entre les parois abruptes d'un canyon, sous un ciel partiellement nuageux, entourés de buissons verts et d'une végétation clairsemée. - Karavaniers
Alexandre Choquette

Quels changements observes-tu le plus souvent chez les voyageurs au fil d'un voyage de randonnée ?

Ces moments de difficulté qui soudent les gens créent une ouverture vers l’autre. On voit un vrai changement s’opérer. Les voyageurs ne veulent plus seulement vivre un voyage incroyable pour eux-mêmes. Ils veulent le vivre ensemble. Ils veulent que ce soit tout aussi incroyable pour le reste du groupe. Ces moments-là sont des perles rares. Quand on réussit à créer un véritable esprit de corps dans un groupe, il y a quelque chose de magique qui se passe.

Au niveau humain, il n’y a rien de plus beau que de prendre un pas de recul et de regarder les gens s’entraider sans avoir besoin d’intervenir, d’influencer ou d’encourager le groupe. Ils le font naturellement, entre eux. C’est du bonbon. C’est magique, c’est beau.

Et souvent, les gens repartent avec un vide. Ils rentrent chez eux et ça leur manque. Ils essaient de retrouver cet esprit dans leur quotidien, mais c’est rare qu’on puisse revivre quelque chose comme ça.

Tentes orange sous le ciel étoilé au pied du Kilimandjaro lors d'une randonnée Tanzanie.
Jocelyn Ouellet

Qu'est-ce que les voyages dans le Grand Nord t'ont appris sur notre place dans le monde ?

Avec le Groenland, je me rends compte qu’on est petits et fragiles. Le temps qu’on a sur cette Terre, il faut en profiter au maximum, mais il faut aussi prendre soin d’elle. Parce qu’elle est tout aussi fragile que nous, elle est simplement plus grande. C’est un peu comme si on était devant un géant, mais un géant aussi fragile que nous.

Le Nord m’a apporté cette sensibilité-là. Là-bas, nos impacts sont faciles à mesurer et ça nous rappelle à quel point nous sommes tout petits sur cette planète.

Coucher du soleil au Groenland, lors d'un voyage polaire organisé.
JF Hagenmuller

Si la nature pouvait transmettre un seul enseignement à ceux qui prennent le temps de l'écouter, lequel serait-il ?

Si elle avait un message à nous transmettre, je pense qu’elle nous dirait : vous avez le droit d’être ici, comme toute autre forme de vie. Par contre, faites attention à la façon dont vous y êtes. Respectez la nature comme vous respectez votre prochain.

Je pense qu’elle nous dirait ça parce que, présentement, en tant qu’humanité, on ne le fait pas vraiment.

Un randonneur marche sur un sentier rocailleux et pentu à Crète, bordé d'arbres, avec une vue sur la mer turquoise, les collines boisées et les montagnes lointaines sous un ciel bleu clair. - Karavaniers
Alexandre Choquette
Des maisons en bois colorées se dressent sur une colline herbeuse au bord d'une eau calme avec des glaces flottantes, tandis qu'un faible arc-en-ciel se dessine vers un pic montagneux - une scène idéale pour explorer les Fjords de l'est en kayak et trek. - Karavaniers
Colette Gaulin
Groupe de marcheurs longeant un fjord arctique turquoise, sommets enneigés à l’horizon
François-Xavier Bleau
Plusieurs maisons en bois rouge se dressent sur un terrain herbeux près d'une eau glacée parsemée d'icebergs, entourée de montagnes enneigées et d'un ciel nuageux - idéal pour explorer les Fjords de l'est en kayak et trek, avec un chien visible au premier plan. - Karavaniers
François-Xavier Bleau
Rivage rocheux avec des icebergs épars flottant dans une eau calme ; trois voiliers, un rouge et deux blancs, sont ancrés au milieu des majestueux Fjords de l'est en kayak et trek, avec des montagnes enneigées s'élevant sous un ciel nuageux. - Karavaniers
Colette Gaulin
Une personne marche le long d'un sentier de montagne rocheux à Crète, surplombant l'océan et entouré d'arbres, d'un ciel bleu clair et de l'essence de la gastronomie locale. - Karavaniers
Alexandre Choquette
Vieilles pierres et lavandes autour d’un ancien hameau
Alexandre Choquette