Rencontre avec Ophélie : guider au rythme des humains
« Chaque personne arrive avec ses propres défis, ses attentes et sa manière de vivre le voyage. L’un des plus beaux aspects de ce métier, c’est justement d’aider chacun à se sentir bien dans le groupe. C’est pour cette raison que j’aime me définir, un peu à la blague, comme une facilitatrice. Au fond, notre travail consiste à créer des ponts entre les gens »
Ophélie fait partie de l’équipe Karavaniers depuis 2018. Depuis, ses pas l’ont menée sur les sentiers du Népal, sur les pentes du Kilimandjaro, dans les montagnes d’Afrique du Sud, au Maroc et, tout récemment, à Madagascar, où elle a accompagné le tout premier voyage mystère Karavaniers, un projet dont elle est à l’origine. Pour elle, guider ne consiste pas seulement à ouvrir la voie. C’est aussi veiller sur un groupe, créer des liens entre les voyageurs et les équipes locales, et faire en sorte que chacun trouve naturellement sa place. Car si les paysages marquent les mémoires, ce sont souvent les rencontres qui donnent toute leur profondeur au voyage.
Dans cet entretien, Ophélie nous parle de son parcours, de sa manière de guider et des montagnes qui continuent d’habiter ses pensées longtemps après les avoir quittées.

À quel moment as-tu compris que guider était plus qu'un métier pour toi ?
C’est difficile d’associer ça à un moment précis, parce que le processus a été long. Avant de comprendre que je voulais vraiment guider, j’ai participé à plusieurs voyages de formation où j’accompagnais des guides. J’étais là pour observer et apprendre. À force de partir sur le terrain, j’ai réalisé toute la complexité du rôle. C’est un métier extrêmement complet, autant sur le plan humain que physique. Il demande énormément de connaissances et une grande polyvalence, qui varie selon les destinations. Au bout d’un moment, je me suis simplement dit : « Ça y est, je me sens prête. »
Au départ, ce n’était pourtant pas du tout un métier que j’envisageais. Je me considère d’abord comme une voyageuse, et j’ai toujours aimé voyager pour moi-même. Mais avoir la responsabilité d’un groupe, c’est complètement différent. C’est en découvrant progressivement la réalité du terrain, les responsabilités et l’engagement que demande ce rôle que mon envie de guider s’est développée. J’ai pris le temps de me former avant de me sentir suffisamment en confiance pour partir seule, ça a été un long processus.
L’un des volets les plus importants de ce métier, c’est de comprendre l’humain. Il y a bien sûr l’accompagnement physique et mental, mais le rôle du guide ne consiste pas seulement à montrer le chemin. Il s’agit aussi de créer des liens entre des personnes qui ont parfois des personnalités, des attentes ou des défis très différents, afin que chacun trouve sa place dans le groupe. Pour moi, c’est l’un des plus grands défis du métier.

Où est-ce que tu guides cette année et où est-ce que tu guides habituellement ?
Je reviens tout juste de Madagascar, où j’ai eu la chance de guider notre tout premier voyage mystère. Cet automne, je retournerai au Népal pour accompagner un groupe dans la vallée de Tsum.
Sinon, je guide régulièrement sur le Kilimandjaro. J’ai aussi guidé en Afrique du Sud et, à quelques reprises, au Maroc, principalement dans le cadre de groupes spéciaux ou de fondations. Pour l’instant, ce sont les destinations où l’on peut me retrouver.
Comment décrirais-tu ta façon de guider ?
C’est toujours difficile de s’autoévaluer et de rester complètement objective. Mais s’il y a un mot qui me vient en tête, c’est facilitatrice.
Je peux être autoritaire quand la situation l’exige, notamment lorsqu’il est question de sécurité. Mais, de façon générale, je vois le rôle du guide comme celui d’un chef d’orchestre. Bien sûr, il faut gérer les risques et veiller au bien-être physique du groupe, mais il y a aussi tout l’aspect humain. Notre rôle consiste à créer des liens : entre les voyageurs, avec les équipes locales, avec les guides sur place. Il faut faire en sorte que la chimie s’installe entre tout ce beau monde et que chacun trouve naturellement sa place.
Chaque personne arrive avec ses propres défis, ses attentes et sa manière de vivre le voyage. L’un des plus beaux aspects de ce métier, c’est justement d’aider chacun à se sentir bien dans le groupe. C’est pour cette raison que j’aime me définir, un peu à la blague, comme une facilitatrice. Au fond, notre travail consiste à créer des ponts entre les gens.

Y a-t-il une citation ou une philosophie qui t'accompagne dans tes voyages ?
Quand quelqu’un traverse une difficulté, ou quand le groupe vit un défi, j’aime bien dire : « À chacun son Everest. » Je trouve que cette phrase remet les choses en perspective. Chacun vit son propre défi et on ne se trouve pas tous au même endroit, au même moment, dans un voyage.
Sinon, il y a une autre phrase qui m’accompagne depuis la naissance de mon enfant. C’est ma sage-femme qui me l’avait partagée en me disant : « Chaque contraction est une contraction qui te rapproche de ton bébé. » Je l’ai complètement adaptée à la montagne. Je me répète souvent : « Chaque pas est un pas qui me rapproche de mon sommet. » Que ce soit sur le Kilimandjaro ou lors d’un voyage plus engagé, cette pensée m’accompagne toujours. Elle me rappelle que chaque pas compte et qu’il nous rapproche un peu plus de notre objectif.

Quel instant t'a fait te sentir vraiment vivante ?
Je dirais que ce sont les voyages en altitude quand il y a un sommet ou un col à franchir. Au Kilimandjaro comme au Népal, cela devient un peu le grand défi du voyage. J’adore ces moments parce qu’ils demandent autant de force physique que de force mentale. On voit les efforts de chacun, les doutes, puis la joie immense lorsqu’on atteint enfin le sommet ou le col. Ce sont toujours des instants très émouvants pour moi. Je suis complètement dans le moment présent et j’ai souvent une petite larme de fierté, de joie, autant pour les voyageurs que pour tout ce que le groupe vient d’accomplir ensemble.
L’expression « avoir le souffle coupé » est souvent utilisée un peu à toutes les sauces. Pourtant, je l’ai réellement vécue une fois, au Népal, en franchissant le col du Renjo La. C’était la première fois que j’y passais. En arrivant au sommet, la vue s’est ouverte sur l’Everest, plusieurs sommets de plus de 8 000 mètres et des lacs turquoise. Pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment eu le souffle coupé, uniquement devant la beauté d’un paysage. Ce sont des endroits qu’on a rarement la chance de découvrir dans une vie.

Quel aspect de la vie de groupe aimes-tu le plus ?
Ce que je retiens le plus de mes voyages, c’est la vie en campement.
Dès qu’on s’installe sous la tente, une véritable cohésion de groupe commence à se créer. Chacun trouve peu à peu sa routine. Tout le monde sort, à un moment ou à un autre, de sa zone de confort, que ce soit par rapport au sommeil, à l’hygiène, à la nourriture ou simplement aux conditions de vie. Je trouve que le campement fait ressortir le meilleur des gens et parfois aussi leurs petites faiblesses, mais c’est justement ce qui rend ces moments si intéressants et si humains. J’ai aussi un côté très ludique. J’adore les jeux et j’essaie souvent de proposer une partie de cartes ou de dés en fin de journée. Ce sont des moments simples, mais ils créent beaucoup de complicité et rapprochent naturellement les gens.

Est-ce que ce sont ces moments qui permettent de créer une belle dynamique entre des voyageurs qui, au départ, ne se connaissent pas selon toi ?
Je ne pense pas qu’il existe une recette universelle. Tout dépend des groupes et des personnalités. Personnellement, je mise beaucoup sur mon côté ludique. C’est l’énergie que j’essaie d’apporter au groupe pour créer des liens. En général, ça fonctionne bien. Les voyageurs embarquent facilement dans les jeux, surtout sur les campements, et ça donne toujours lieu à de beaux moments. C’est souvent à ce moment-là que les liens se créent vraiment.
À Madagascar, par exemple, certains attendaient le soir avec impatience parce qu’ils savaient qu’on allait sortir les dés ou les cartes. C’était devenu notre petit rituel : tout le monde se posait, riait ensemble et profitait simplement du moment.

Quel paysage habite encore tes pensées longtemps après l'avoir quitté ?
Le Népal me revient souvent en tête. Chaque voyage laisse des souvenirs différents, mais il y a quelque chose de particulier là-bas. Pour tous les amoureux de montagne et de randonnée, c’est un véritable paradis. Les paysages de l’Himalaya sont difficiles à comparer à quoi que ce soit d’autre. Ce sont souvent ces montagnes immenses qui me marquent le plus.
Et puis il y a l’Afrique. Ce qui me revient immédiatement, c’est la lumière. J’ai un immense coup de cœur pour les couchers de soleil africains, que ce soit dans le désert au Maroc, en Tanzanie, en Afrique du Sud, au Lesotho ou encore à Madagascar. Il y a toujours cette lumière orangée, presque rouge, que je retrouve difficilement ailleurs.

Qu'est-ce que tes voyages t'ont appris, autant comme guide que comme personne ?
Je pense que la plus grande leçon, c’est la force mentale.
Au-delà de la condition physique, c’est ce qui m’impressionne le plus. Je me considère en bonne forme, mais il m’arrive d’accompagner des voyageurs qui sont beaucoup plus entraînés que moi, qui font de longues sorties à vélo ou de la course à pied. Pourtant, ce ne sont pas toujours eux qui traversent le plus facilement les moments difficiles. À l’inverse, certains voyageurs ne sont pas forcément les plus sportifs, mais possèdent une force mentale absolument remarquable. C’est elle qui leur permet d’aller jusqu’au bout de leur défi. Je trouve ça profondément inspirant. Au fond, je crois que la force mentale permet à des gens ordinaires d’accomplir des choses extraordinaires.

Quelle est la différence, autant sur le plan physique que mental, entre un voyage au Népal et un voyage en Afrique du Sud ?
Ce sont des destinations avec des défis vraiment différents.
Au Népal, l’altitude entre rapidement en jeu. C’est souvent elle qui ajoute un niveau de difficulté supplémentaire. Les itinéraires sont aussi très longs, donc il faut non seulement une bonne condition physique, mais aussi beaucoup d’endurance pour marcher plusieurs jours d’affilée.
En Afrique du Sud, notamment dans les Drakensberg, l’engagement est différent. On évolue souvent hors sentier, sur un terrain beaucoup moins balisé que celui du Népal. Il faut donc rester très attentif en permanence. Les conditions météorologiques peuvent aussi être particulièrement exigeantes. Bien sûr, la montagne réserve parfois des tempêtes au Népal, mais en Afrique du Sud, les changements de météo peuvent être très brusques, surtout entre les saisons. On y est également un peu plus en autonomie. L’isolement des Drakensberg rend l’expérience différente, autant en matière d’engagement physique que de confort.
Selon toi, qu'est-ce que les voyageurs rapportent réellement du Népal dans leurs bagages au retour ?
Je pense qu’ils rapportent plusieurs choses. Le Népal est une destination qui donne envie d’y retourner. Quand on y va une première fois, on pourrait y revenir dix fois. Au début, on y va souvent pour les montagnes. Mais je pense qu’avec le temps, on y retourne aussi pour les gens. Les Népalais sont vraiment gentils et accueillants. Leur culture est riche, forte et passionnante. Bien sûr, les montagnes sont saisissantes, mais ce sont aussi les rencontres qui marquent profondément le voyage.
Il y a aussi cette façon de voyager qui est devenue assez rare aujourd’hui. Marcher de village en village, être entouré de montagnes et se retrouver dans des endroits très isolés permet un véritable décrochage. Partir 15, 18 ou même 19 jours de marche, sans transport et sans réseau, c’est une expérience qu’on vit de moins en moins souvent. Le Népal, et plus largement l’Himalaya, offrent encore cette possibilité.


