Monténégro : le syndrome du pays d’à-côté
Coincé entre la Croatie star et l’Albanie émergente, le Monténégro reste dans l’angle mort. Peu de Québécois y pensent. Les randonneurs européens qui ont usé leurs semelles dans les Alpes, les Pyrénées, les Carpates, passent devant sans lever les yeux.
Pourtant, ce petit pays (qui aurait inspiré Hergé pour sa Syldavie de Tintin) a tout : des montagnes qui plongent dans l’Adriatique, des fjords méditerranéens, des forêts primaires, de superbes parcs nationaux et une histoire de liberté âprement défendue depuis les hauteurs. Entre mer et sommets alpins, entre pierres vénitiennes et canyons qui donnent le vertige, tout y est.
Juste que personne ne regarde.

La malédiction du petit dernier
Le Monténégro souffre d’un double handicap : il est trop jeune pour exister dans l’imaginaire touristique et trop discret pour se faire remarquer.
Le pays a déclaré son indépendance en 2006, se séparant de la Serbie après un référendum serré (55,5% des voix). Hier, à l’échelle de l’Histoire géopolitique européenne. Pendant ces 18 années cruciales où la Croatie consolidait son statut de destination adriatique incontournable, le Monténégro construisait ses institutions, négociait son adhésion à l’OTAN (2017) et à l’Union européenne (toujours en négociation). Pas le temps, pas les moyens, pas la stratégie pour développer une industrie touristique coordonnée.
Le pays n’a tout simplement pas eu le temps de se faire connaître.
Pas de machine marketing. Pas de films hollywoodiens tournés dans ses fjords comme à Dubrovnik juste à côté (Game of Thrones, Star Wars, Mamma Mia). Pas de compagnies aériennes low-cost qui inondent le marché de vols à 50 euros. Juste un petit pays d’environ 630 000 habitants qui entretient discrètement ses montagnes depuis l’époque de Tito.
La barrière culturelle joue aussi. Peu de gens savent prononcer Podgorica, la capitale. Encore moins situer le pays sur une carte. Le serbe domine. Les menus restent en cyrillique dans les villages de montagne. Pas de mauvaise volonté, juste que personne n’a pensé que des Québécois ou des Français viendraient un jour marcher dans les Prokletije.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2024, la Croatie recevait plus de 21 millions de touristes, tandis que le Monténégro en recevait 2,6 millions, dont la majorité restait collée à la côte adriatique autour de Kotor. Les montagnes ? Vides. Les parcs nationaux ? Pratiquement déserts.
Le pays a raté le train du tourisme de masse, faute de temps et de visibilité. Ses sommets restent silencieux, ses refuges pratiquement vides, et ses prix ridiculement abordables comparés à la Croatie ou la Slovénie. Ici, les habitants sont sincèrement heureux de croiser des randonneurs étrangers. On se sent presque coupable d’avoir découvert leur secret.

Le meilleur du Monténégro sauvage
Le Monténégro possède une densité de beauté sauvage presque obscène : cinq parcs nationaux compressés dans un territoire de la taille de Lanaudière.
Environ 10 % du pays classé en protection stricte. Ajoutez les autres zones protégées, vous grimpez à 36 % du territoire, le taux le plus élevé d’Europe après le Liechtenstein. Le pays s’est même autoproclamé « premier État écologique au monde » en 1991, sous le régime yougoslave. Du marketing politique, évidemment. La réalité est plus nuancée : chasse illégale d’ours et de lynx, recyclage virtuellement inexistant, développement côtier débridé sur la Budva Riviera. Mais le terrain, lui, ne ment pas. Forêts vierges qui n’ont jamais connu la scie. Canyons qui coupent le souffle. Lacs glaciaires. Sommets dépassant 2500m. « Wild Beauty », proclame le slogan touristique officiel. Pour une fois, ce n’est pas de l’exagération.


Parc National du Durmitor
- 39 000 hectares classés UNESCO depuis 1980
- 18 lacs glaciaires et 48 sommets dépassant 2000m
- Le canyon de la Tara : 1300m de profondeur, le plus profond d’Europe continentale
- Réseau de sentiers balisés hérités de l’époque yougoslave

Massif du Komovi
- Massif calcaire culminant à 2 461 mètres (Kučki Kom)
- Alpages d’altitude où paissent encore moutons et vaches l’été
- Vues plongeantes sur les Prokletije au sud et le lac de Plav
- Pratiquement aucun touriste, même en haute saison
- Refuges de montagne tenus par des bergers

Parc National des Prokletije
- 16 000 hectares dans la région frontalière avec l’Albanie et le Kosovo
- Plus haut sommet du pays : Zla Kolata, 2534m
- Biogradska Gora : l’une des trois dernières forêts vierges d’Europe, 1 600 hectares intacts depuis 1878

Kotor
Après dix jours de marche, on descend vers la mer. Kotor nous attend. La ville est un joyau vénitien serré dans l’écrin d’une forteresse qui escalade la montagne. Un labyrinthe de ruelles témoigne de l’époque où Kotor était l’un des fleurons de la République de Venise (1420-1797).
On y passe deux nuits, le temps de retrouver ce rythme adriatique fait de longues conversations aux terrasses, de délicieux poisson grillé et de vin blanc frais.

