De l’Aube aux sommets : marcher pour une cause

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Comment cinq treks organisés avec La Maison Aube-Lumière ont amassé plus de 362 000 $, un pas à la fois.

Il y a un mot qui revient dans nos deux univers, pourtant si loin l’un de l’autre en apparence : accompagner. À La Maison Aube-Lumière, à Sherbrooke, on accompagne des gens vers leurs derniers jours. Chez Karavaniers, on accompagne des gens vers un col, une vallée, un sommet, et parfois vers un objectif de vie, un accomplissement bien réel qu’ils portaient en eux depuis longtemps. Deux formes de présence patiente. Deux façons de marcher aux côtés de quelqu’un sans jamais décider à sa place où le chemin doit mener.

Tous les deux ans, une dizaine de personnes s’entraînent pendant plusieurs mois pour aller marcher très loin de chez elles, au profit de La Maison Aube-Lumière. Mont-Blanc, Pérou, Gaspésie, Crète, Andalousie : à chaque édition, le groupe relève un défi aussi physique qu’humain, où chaque kilomètre se transforme en soutien bien concret.

Derrière les kilomètres parcourus, il y a surtout des histoires de vie. Celle de Christian Gagnon, directeur général d’Aube-Lumière. Celle de la maison elle-même. Et celle de toutes les personnes qui, un jour, ont décidé de répondre présentes.

LA MAISON QUI SOIGNE AUTREMENT

Aube-Lumière compte douze lits. Une goutte d’eau, en apparence, dans le grand fleuve des soins de santé. Mais chaque année, 150 personnes y vivent leurs derniers jours, entourées, et autant de familles y sont accompagnées bien après le départ d’un proche : le deuil, la prise en charge, le soutien qui continue.

Pour faire tourner cette maison, une cinquantaine d’employés et 350 bénévoles se relaient (150 sur place, 200 dédiés au financement). Une maison comme celle-là a beau être un lieu extraordinaire, elle a un coût bien réel : environ trois millions de dollars chaque année pour la garder debout.

La Maison Aube-Lumière

POURQUOI PARTIR POUR UNE CAUSE

L’histoire des voyages caritatifs commence avec madame Brière, présidente du conseil d’administration, qui réunit d’abord un groupe de six ou sept femmes. Premier départ : le Mont-Blanc, en 2017. Suivront le Pérou en 2019, puis la Gaspésie en 2021, pendant la pandémie, faute de pouvoir aller plus loin.

Au Pérou, l’altitude joue des tours. Certains participants n’arrivent pas jusqu’au sommet, et cela crée des tensions dans le groupe. La leçon est retenue : les éditions suivantes resteront entre 1 000 et 2 000 mètres. Ensemble, Mont-Blanc, Pérou et Gaspésie ont permis de recueillir 187 000 $. La Crète, en 2023, en a amassé 93 595 $, et l’Andalousie, en 2025, 81 856 $.

La curiosité pousse certains à s’inscrire. La cause en retient d’autres, qui n’auraient jamais envisagé ce genre de défi autrement. Plusieurs, une fois rentrés, y prennent goût et repartent marcher, cette fois sans collecte de fonds, simplement pour le plaisir. Pour certaines personnes, le trek arrive après un grand deuil : marcher devient une façon de traverser l’épreuve autrement, entourée d’un groupe qui, jour après jour, se soude.

L'EXPÉRIENCE DE CHRISTIAN

Reste l’histoire de Christian Gagnon lui-même, directeur général d’Aube-Lumière. Son parcours ne le destinait pourtant pas à la fin de vie.

À 63 ans, il a fait carrière dans le sport avant de la poursuivre en soins de fin de vie, un virage qu’il raconte encore avec le sourire. Professeur d’éducation physique pendant dix-sept ans, puis directeur d’école privée à Sherbrooke, il devient en 2003 directeur des sports de l’Université de Sherbrooke, stade et football compris. Dix ans plus tard, l’Université Laval lui offre le même poste. Il y reste cinq ans, jusqu’à ce qu’un changement de direction le remplace. C’est la première fois, depuis ses vingt ans, qu’il se retrouve sans emploi.

De retour à Sherbrooke, hésitant, il comprend qu’il souhaite désormais travailler pour quelque chose de plus humain. Deux semaines à peine après son retour, en pleine nuit, une offre d’emploi apparaît sur son iPad : directeur général d’Aube-Lumière. Il réveille sa femme. On ne choisit pas toujours sa vocation. Parfois, elle attend patiemment, puis frappe à trois heures du matin. Six ans et demi plus tard, il dirige toujours la maison, avec ce même sérieux qui l’habitait sur les lignes de côté, tourné maintenant vers des gens qui n’ont plus beaucoup de temps.

Avant de partir pour la Crète, il y a les rencontres de préparation : le pays, le climat, la liste d’équipement à se procurer. Christian, encore fidèle au gros coton ouaté, y découvre l’existence des vestes techniques et des bâtons de marche, heureusement avant de partir plutôt qu’en chemin.

La Maison Aube-Lumière

LÂCHER PRISE, ENFIN

Sur le terrain, les guides décident de tout : où l’on va, où l’on mange, ce qu’on mange. Lui qui a passé sa vie à organiser les autres lâche prise, pour une fois.

Un matin, sur un ancien sentier romain qui descendait vers la mer, les guides font marcher chaque personne seule, à trois minutes d’intervalle. Personne ne parle. Une cloche attend au bout du chemin. Chacun peut la sonner en pensant à quelqu’un. Christian s’en émeut encore aujourd’hui.

Il y a eu cette journée de pluie qui n’en finissait plus, le groupe rentré trempé, se sentant un peu ridicule, mais avec le genre de souvenir qu’on ne raconte qu’en riant, des années plus tard. Il y a eu ce compagnon de chambre inconnu, un autre homme de 63 ans : deux inconnus dans la même chambre, ça aurait pu mal tourner. Ça s’est transformé en amitié. Et il y a eu la dernière journée, à Chania, quand les guides ont enfin laissé le groupe filer seul. Après douze jours à se faire dire quoi faire, quoi manger, où dormir, plus personne ne savait par où commencer. « C’était l’anarchie », se souvient Christian en riant.

Ce jour-là, en Crète, Christian venait tout juste d’achever une remise en forme entreprise après avoir laissé tomber le hockey, à cause de l’arthrose. Il raconte cette ascension : « J’étais un sportif, je jouais au hockey cinq fois par semaine, et j’étais magané de partout. J’ai arrêté et je me suis remis en forme morceau par morceau. Mon but, c’était de faire ce trek. Rendus au plus haut sommet, on n’était plus que six à monter, dont trois gars. Un nuage est passé, et je me suis mis à pleurer en pensant à mon père. J’ai regardé les deux autres : ils pleuraient pour la même raison. On pensait tous les trois à nos pères. »

« Ce jour-là, j’ai réalisé que je venais de réussir quelque chose de concret à 60 ans : ce trek, sans me blesser. Ça m’a donné envie d’être plus en forme, de mieux prendre soin de moi », confie-t-il. « En travaillant dans ce milieu, où on côtoie la mort, ça apprend l’importance de profiter de la vie. Et faire de la randonnée, c’est une des meilleures façons d’en profiter, justement. »

Pour l’édition en Andalousie, en 2025, Christian s’était pourtant entraîné comme rarement : quatre expéditions sur des sommets du Québec, dont l’Acropole des Draveurs, le mont Sutton et le mont Mégantic. Trois semaines avant le départ, un problème de santé l’a rendu inassurable, après tout cet entraînement. Quelqu’un d’autre a pris sa place. La collecte de fonds, au moins, était déjà complétée.

LE RÔLE DE KARAVANIERS LÀ-DEDANS

Marcher pour une cause ne s’improvise pas. L’expérience l’a appris à l’organisme : un minimum d’entraînement est désormais exigé de chaque participant, bien avant le départ. On marche avec ses collègues, sa famille, ses amis, avant même de songer à marcher avec le groupe.

L’homogénéité du groupe compte tout autant. Douze personnes aux tempéraments différents, réunies autour d’une même cause, peuvent générer des frictions si le courant ne passe pas. C’est pourquoi le groupe grimpe ensemble trois ou quatre montagnes avant le grand départ, histoire de vérifier, collectivement, que le projet tiendra la route autant physiquement qu’humainement.

Puis vient la question de l’argent. Chaque participant assume l’entièreté des frais de son voyage : billet d’avion, frais du trek, sans oublier l’équipement, de la tête aux pieds. Et ce n’est là que la moitié de l’engagement. À cela s’ajoute la mission de recueillir au moins 3000 $ en dons pour Aube-Lumière. Car payer son billet est une chose ; solliciter ses proches, cogner aux portes, publier un appel aux dons en est une tout autre. Peu de gens possèdent naturellement ce talent, et c’est peut-être là, avant même le premier pas sur le sentier, l’étape la plus exigeante de tout le parcours.

Sur le terrain, c’est une autre paire de manches, et c’est là que Karavaniers entre en scène. Nos guides, Julie et Alexandre, prennent le relais du premier repas jusqu’au dernier sentier, et deviennent, le temps d’un voyage, un peu de la famille de tout le monde.

Pour la prochaine édition, prévue en 2027, l’équipe d’Aube-Lumière jongle encore avec les destinations : Monténégro, Afrique du Sud, Équateur, Dolomites, Irlande. Le choix reste à trancher. L’idée, elle, demeure la même depuis 2017 : réunir une dizaine de personnes autour d’un projet plus grand qu’elles, et les accompagner, un pas à la fois, jusqu’à la ligne d’arrivée.

Un immense merci à Aube-Lumière, à Christian Gagnon et à toute son équipe pour leur confiance depuis 2017. Vivement le prochain voyage tous ensemble !

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Ophélie Jaskiewicz